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EXPOSITION PEDRO CABRITA REIS À TOULON

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"LES LIEUX FRAGMENTÉS"

HOTEL DES ARTS – TOULON jusqu’au 19 avril 2015

par Lilyane ROSE

On pourrait visiter l’exposition Pedro CABRITA REIS à l’Hôtel des Arts comme on "fait" la Chine ou le Pérou ; passer du hall à l’étage, jeter un œil sur une salle à droite, à gauche, au fond et repartir avec une image-souvenir : "Cabrita Reis, c’est rien que des barres d’alu et des néons " ! On pourrait ne pas se sentir concerné, rebuté même par ces matériaux normalisés de l’industrie du bâtiment, les néons "froids" et impersonnels, le désordre des câbles noirs qui traînent et pendouillent, les bouts de bois quelconques, les lambeaux de portes rescapées d’on ne sait où, la trivialité des assemblages.

Mais on pourrait aussi prendre le temps de séjourner, de se laisser conduire, suivre le fil d’Ariane omniprésent des câbles, branchés au pas, et même en tas, comme oubliés là (mais défini par un cartel "le nid" !).

"LIEUX FRAGMENTES". Pablo Cabrita Reis a spécialement conçu pour l’Hôtel des Arts une œuvre unique et forcément éphémère, qui s’appuie sur l’architecture existante. Il va nous parler des lieux, bien sûr, mais surtout de cheminements et d’expérience du corps qui habite l’espace.

Les interventions de l’artiste soulignent le décor. Dès l’entrée, quatre châssis d’aluminium s’incrustent parfaitement dans les moulures du 19e siècle ; la forme ovale de "Cometa" est un écho au pavement de marbre du vestibule ; une sorte de portique lumineux nous guide fortement par l’escalier et le vestibule jusqu’à l’entrée de la plus belle salle dont il redouble les pilastres néo-classiques. Mais l’insistance sur le décor n’est qu’un prétexte pour nous parler de son envers, nous amener à voir derrière les choses.

Il emprunte au vocabulaire de la construction les portes, fenêtres, huisseries, les ouvertures, les fermetures, se servant de ces éléments les plus élaborés ou les plus dérisoires, comme pour opposer un désir d’absolu à la vulgarité du quotidien.

Extrême sophistication quand il noue une couverture grise autour d’une poutre d’alu parfaitement manufacturée, ou greffe un tube de néon sur un morceau de bois usé. Et aussi à celui de la peinture lorsqu’il étale une matière épaisse et striée sur des vitres ou des photographies, en de surprenants rectangles de couleur rose ou orange, qui cachent ou révèlent – allers et retours entre le dessus et le dessous, le dedans et le dehors, l’endroit et l’envers.

En utilisant uniquement des matériaux de construction, il nous parle de l’homme et de sa nécessité d’occuper, d’habiter l’espace. A la manière d’un enfant qui, en assemblant les éléments de son jeux de construction prend conscience de l’espace et marque son territoire, Pedro Cabrita Reis invente des "habitations" élémentaires, des constructions de fortune (3) ou parfois même empile des profilés de métal qui pourraient figurer des tours urbaines. La "maison" (4) est une figure récurrente dans son œuvre ; isolation, protection contre l’extérieur, elle est comme une métaphore de l’homme qui serait mal à l’aise dans la nature (ce que dit peut-être la série des photographies "sleep of reason"). Avec ces matériaux dérisoires, paradoxalement brutaux et fragiles, toute son œuvre, qui nous parle d’intérieurs, d’espace clos et intimes, nous renvoie à nous-même.

Les constructions paraissent solides et déterminées, cependant ici et là, des poutres trop courtes ne reposent pas sur le sol, des fils pendent, des câbles et des néons renvoient au danger de la mise sous tension, de lourdes parois vitrées suspendues menacent à tout moment de dégringoler ; les paysages photographiés montrent des sols mouvants, des lieux indéterminés entre terre et eau, un cadavre d’animal. Une impression de hâte et de non-fini, loin de l’esthétique froide et austère qui nous a saisi de prime abord. Plus que dans la certitude des apparences, on se retrouve dans l’errance, dans des lieux de passages transitoires qui évoquent le déplacement, le glissement, l’équilibre menacé, le vide.

Des indices, pourtant, auraient dû, dès le départ, nous prévenir d’un jugement hâtif, que les choses ne seraient pas si simples : une œuvre comme "Mélancolia" (6) avec son chapeau fatigué, ce bloc d’empilement de poutres d’acier perturbant notre perception du vide et du plein, la série "sleep of reason" (en référence à Goya), puis les traces récurrentes, malhabiles de la main de l’homme, tous ces matériaux recyclés qui renvoient à la mémoire, ne nous laisseront pas sans un sentiment d’inquiétude.

Le "fragment" évoque ce qui est cassé, brisé, morcelé, éclaté. Pedro Cabrita Reis opère continuement dans ce jeu de destruction/construction autant physique que mental. Ce qui restera après le démontage de l’œuvre de la grande salle du premier étage qui met en scène une trop grande poutre appuyée en diagonale sur l’angle surligné de tubes néon du mur et du plafond, c’est cette porte rendue inutile dans sa fonction, sur laquelle l’artiste a gravé (comme on laisserait une trace pérenne sur la paroi d’une caverne, d’une prison ou d’un lieu désaffecté) le dessin exact de l’œuvre érigée : deux visions du même objet, par le cerveau et le corps. Une œuvre qui pourrait se lire aussi comme une référence à l’histoire de l’art : une réflexion sur l’espace et sa représentation et aussi comme thématique religieuse de l’érection de la croix.

Si Pedro Cabrita Reis brise, éclate, fragmente, il unifie tout, calme, relie par le truchement des tubes de néon qu’il affectionne. Les néons, dessin et matière, matériels et immatériels remplissent la fonction de nous donner le sentiment de l’impalpable, de l’invisible. De leur "mélancolie sordide" sort une lumière primordiale, sans ombre, divine, blanche. Le blanc n’est-il pas la couleur de la transfiguration, le symbole de la pureté, de l’absence, du silence, un espace de respiration ?

Pedro Cabrita Reis est un artiste de renommée mondiale. Présent à la Documenta de Kassel et à la Biennale de Venise, son œuvre est encore assez méconnue en France (mais faisant partie des collections du Centre Pompidou, des FRAC PACA et Bourgogne et du Centre National des Arts Plastiques). L’exposition de l’Hôtel des Arts conçue comme un fragment de l’ensemble de son œuvre nous donne des pistes pour appréhender le travail d’un artiste qui reconstruit poétiquement le monde ; une exposition rare, qui nécessite un effort devant une œuvre assez hermétique mais qu’il faut absolument découvrir et revoir.

Lilyane ROSE

(1) The unnamed word #2, 2005 - CNAP
(2) The sleep of reason – 2009 – Collection de l’artiste
(3) Favorite place #1 – 2004 FRAC Bourgogne
(4) Compound #7 – 2006
(5) Una casa in el muro – 1999 FRAC PACA
(6) Melancolia – 2015
(7) Bateria – 2015.

Lilyane ROSE

HÔTEL DES ARTS
236 bd Maréchal Leclerc - TOULON
Tél : 04 83 95 18 40
Fax : 04 83 95 18 71
Ouvert tous les jours sauf lundi, de 10h à 18h
Entrée libre
http://www.hdatoulon.fr/expositions/

Mise en page Marie-Françoise Lequoy


publié le 17 mars 2015

auteur(s) En diagonale /

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