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"La photographie et la peinture comme matière(s)" : EXPOSITION DE MARIE-FRANCE LEJEUNE À LA VILLA TAMARIS :

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"IMAGES REÇUES" *

Une exposition en manière de "rétrospective" (Marie-France LEJEUNE nous parle de près de 25 ans de travail) nous apporte toujours un supplément d’intérêt. Il est passionnant de remonter le temps, de se faire voyeur en épiant ce qui se passe dans le cerveau d’un artiste : tenter de percer les mystères du processus créatif. Un exercice périlleux pour l’artiste qui va, tout comme nous, mesurer le chemin parcouru, et celui peut-être à venir.

Etonnante Marie-France LEJEUNE. Pour qui connaît un peu son travail, les premières salles sont un choc. Nous sommes devant les dernières oeuvres : couleurs, coulures claquantes, "cibles" attirantes comme des vortex, objets non-identifiés où la couleur semble piégée, délicates "dentelles" en formation ou en expansion s’étalant librement sur les murs.

Puis commence (ou se poursuit) un voyage exploratoire, une remontée dans le temps, dans la production de l’artiste.

Ce qu’elle traque, avec une calme obstination, ce n’est pas la réalité des choses mais leur apparence ; éternelle problématique du modèle et de sa représentation. Pour cela (et jusqu’en 2010/2011), le médium
photographique lui est rapidement apparu comme le plus approprié (et ce n’est pas la moindre des ambiguïtés, elle se définit comme sculpteur). La photographie comme la représentation la plus objective, soit…

Mais capturer la réalité d’un banc (2005) sur une pellicule, n’est pas vraiment le banc, ni son double… et si, montrer le réel du banc n’était pas montrer seulement son image en deux dimensions, mais dire aussi sa vraie matière ? C’est ce qu’elle va systématiquement rechercher dans la séries des "objets photographiques". Les cartels sont explicites. Celui-ci, par exemple : "Objets photographiques" - bois - poignées - charnières - 82x210 cm - épaisseur 4,5 cm - 2005", ou cet autre se rapportant à un élément d’une installation intitulée "la chambre photographique" : "une commode avec un cadre et une photographie - bois - photographie - environ 102x80x2,5 cm - 2002".

Ce que l’oeuvre nous donne à voir : des objets sans qualité qui ont été photographiés, mis à plat donc, décalqués, découpés et reconstruits dans leur matière même, à l’échelle 1. Y voir une démarche proche du trompe-l’oeil des baroques, cherchant à donner l’illusion d’objets réels en relief, serait un contre sens. Marie-France LEJEUNE travaille, comme Joseph KOSUTH auquel elle se réfère, sur la fiction des images, sur l’artifice de la perspective. Et pour cela, elle doit faire appel à la collaboration du spectateur, et ça marche…

Il suffit d’observer notre comportement devant la série des "Horizons" sur le thème de la mer : sept photographies, grandes (120x52 cm), splendides images de sable, d’eaux transparentes, de ciels de carte postale, en prise de vue frontale, sans déformation de perspective (ou presque). Et cependant nous sentons rapidement comme une fausse évidence dans ces images parfaites ; un décalage (au sens propre et figuré). La ligne d’horizon… il se passe quelque chose avec la ligne d’horizon ! On pense à un paysage panoramique et pourtant il s’agit de la même image, du même élément qui fonctionne de manière individuelle mais aussi comme un tout. Une image impossible, donc, qui nous oblige à reconstruire mentalement l’espace ; et le plus singulier est que cette distorsion, en fait, a été opérée dans la limite verticale du champ visuel.

Avec la série des "sculptures photographiques" 2007, Marie-France LEJEUNE nous amènera à douter encore plus de notre perception. Comme dans une sorte de démonstration, avec de simples feuilles de format A4 sur lesquelles sont photographiées avec une grande définition diverses matières (tôle ondulée, paillasson, tissus imprimé de motifs géométriques…).

Elles seront (très peu) manipulées de façon à obtenir une forme dans l’espace, puis photographiées. Elle en gardera trente-sept vues. Le résultat est bluffant : on est devant un étrange et poétique objet en apesanteur, sans se douter qu’il s’agit d’une sorte d’anamorphose d’un rectangle de papier. Seuls un fin liseré blanc et la trace d’une ombre nous ramèneront à la réalité. Mais le pouvoir de l’illusion et l’emprise qu’elle exerce sur nous sont tenaces, et les explications généreuses de l’artiste qui ne lésine pas à démonter les mécanismes de la fabrication ne nous empêcheront pas d’être séduits.

Et la peinture dans tout ça ? Quelle nécessité intérieure a poussé Marie-France LEJEUNE à se jeter dans cette nouvelle aventure ? Dans son catalogue, elle se retranche derrière une réalité plus prosaïque, elle parle de faire couler la peinture sur un morceau de plastique (…) superposer les couches (…) déverser des petits tas de peinture…

La nécessité de mettre les mains dans la matière ; elle aime faire ; il est vrai qu’il y a aussi une dimension manuelle dans sa production et cette cohabitation entre l’impalpable, l’apesanteur de ses images et la fabrication, en particulier du contenant (au sens de ce qui retient), n’est pas le moins intéressant des aspects de son travail.

Superposer les couches de peinture pour obtenir un volume dans "petites couleurs sculptées murales" ou suspendre des lanières verticales de couleurs pures pour "sculptures de peinture sur socle", 2013, pourrait s’apparenter à la superposition des points de vue dans ces précédentes recherches de définition de la réalité. Il n’y a plus de vitre de Dürer entre l’objet et le spectateur, plus de synthèse de plusieurs aspects, plus de fiction de l’image, mais une proximité immédiate, brute. Elle remet aussi totalement en question les supports, les cadres, jusqu’à laisser se dilater librement ces sortes de vaguelettes, d’écumes de peinture ("installation murale et picturale couleur grenat"), peut être en réaction à tout ce travail antérieur, pensé, programmé.

Marie-France LEJEUNE est sculpteur, sa matière est l’espace. Opérant des va-et-vient entre l’extérieur et l’intérieur, elle le comprime ou le dilate, mais la tension est sereine ; comme une respiration.

Un moment privilégié.
"L’art procède de l’esprit de l’homme, de ses réactions face à l’univers, plutôt que sa perception du monde des choses visibles (…) l’art est de nature conceptuelle." E.H. GOMBRICH, in l’Art et l’Illusion.

* Titre donné par l’artiste à des pièces de 1988.

Texte de Lilyane ROSE
Crédit photographique : MFLP, courtesy l’artiste
Mise en page : MFLP

Villa Tamaris Centre d’Art
La Seyne-sur-mer
jusqu’au 19 mai
04 94 06 84 00


publié le 27 avril 2013

auteur(s) En diagonale /

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